Le Nom de Dieu chez les Bassa

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L’aliénation désigne la servitude passionnelle d’autrui

Blaise Pascal disait « la source de toutes les hérésies est de ne pas concevoir l’accord de deux vérités opposées ». Ça l’est encore plus en matière de religion parce que les esprits religieux sont généralement des esprits dogmatiques. Le dogmatisme est cet esprit qui, convaincu par ses principes devient incapable d’être dans l’empathie intellectuelle, dans la prise de distance et incapable de considérer les arguments d’autrui. C’est quand un système d’idées refuse de se mettre en question et rejette tous les arguments qui le contredisent sans pour autant les déconstruire. Ce que les traditions philosophiques et religieuses doivent faire c’est reconnaître que l’ennemi est cet esprit dogmatique arrogant et souvent aveugle, celui qui soutient que la vérité est en moi et que, de ce fait, ailleurs est forcément l’erreur. L’erreur fondamentale consiste à s’approprier le monopole de la vérité. La pensée religieuse est une pensée complexe. Une pensée complexe est difficilement comprise même et parfois surtout par des disciples qui en ont une vue réductrice  et mutilée. Quand on sort de l’exotérisme et qu’on analyse les religions, il y a un fond commun. En théorie de la complexité, c’est ce que René Thom a appelé stabilité structurelle de la pensée et morphogenèse. Tous les peuples ont un fond commun malgré la diversité de leurs cultes.

nglt03Quand le colon est venu planter la Croix chrétienne sur le rocher de « Ngok Lituba » (Le Rocher percé), le sanctuaire du peuple Bassa dont je suis originaire, il a demandé à nos ascendants de renier leur culte pour embrasser le sien comme si par essence les deux étaient opposés, comme si dieu diffère selon les endroits.

Et on peut dire que ce prosélytisme a réussi. Il suffit de voir comment nous parlons de traditions comme de vulgaires superstitions ! Nous avons été complètement abâtardis ! C’est l’Homme qui dit Dieu et le sacré selon son bon vouloir. Aussi faut-il en finir avec ces certitudes absolues, sources de tant de fanatismes, d’exclusivismes, de guerres de religions et de religions de guerre qui font tant de mal à l’humanité. Si la loi de la vie c’est bien la diversité, autant tourner le dos à cet archaïsme culturel qui prescrit de contraindre des nations à adopter des religions différentes des leurs, de surcroît intolérantes, esclavagistes et guerrières par ailleurs, sans rapport avec les avancées de la science.

Contrairement aux religions du livre, la spiritualité Bassa n’a pas de messie, pas de prophète, pas de révélation, pas de dogme. Les sages Bassa ont échafaudé une religion rationnelle dont la symbolique dévoile des vérités conformes aux découvertes de la cosmologie de notre temps. Dieudonné Iyodi dans son livre Mbombolê I: Les Légendes, nous dit que le Bassa formule sa compréhension de la transcendance par quatre expressions : Ba Tuu Pêg, Hilolombi, Job et Nyambè. Ce n’est ni par fantaisie, ni par hasard. Chaque formulation révèle une acception et une faculté différentes de la transcendance. L’enjeu de dieu prévaut dans l’entendement du Bassa, comme le creuset et la conscience de l’être. Son cadre épistémologique se pose comme une entreprise clairement formulée par l’esprit en quête de vérité. Comment l’esprit accède à la vérité ? Un adage du Mbog dit : « Man Mbombog A Yilak I Kii ? – I Nyule A Badag ». Cela signifie que le fils du patriarche acquiert connaissance parce qu’il demande, parce qu’il veut apprendre.

lenomdedieu-bassa4BA TUU PÊG ! La forme pourrait surprendre parce qu’a priori elle est plurielle, comme la forme Elohim chez les hébreux. Et pourtant il s’agit bien d’un Être unique. Dieudonné Iyodi nous dit que : « c’est certainement son caractère cosmique et Universel et la multiplicité des états vibratoires qu’il comprend qui lui valent ce pluriel. »[2]. Ba Tuu Pêg est la source de la pensée créatrice. C’est le Logos des Grecs. Un aphorisme Bassa dit « Ba Tuu Pēg A Yē I Ngi, Ba Tuu Pēg A Yē I Si ». Littéralement cet aphorisme s’apparente à la formulation hellénisée sur la Table émeraude d’Hermès Trismégiste : « Ce qui est en haut est comme ce qui est en bas, ce qui est en bas est comme ce qui est en haut, pour perpétrer le règne de l’unique ». Ba Tuu Pêg est une sorte de théorie du tout, bien avant la naissance de la physique, qui décrirait avec les mêmes équations, notre monde, l’infiniment grand, comme l’infiniment petit. Peut-être que nos ancêtres maîtrisaient cette théorie, que le monde scientifique n’a jamais autant cherché qu’à notre époque. L’Homme Bassa proclamant : « BA TUU PĒG A YĒ HIKIKI HOMA », « le créateur par la pensée est en tout lieu », il est important de noter la subtilité de l’affirmation. Les Anciens n’ont pas dit que dieu est en toute chose (BA TUU PĒG A YĒ I HIKIKI YOM), car cela aurait restreint sa présence aux choses. Ba Tuu Pêg est en tout lieu, à la fois en toute chose et par-delà toute chose. La nuance est importante, car elle change non seulement la manière de vivre, mais aussi la manière de voir le monde. On sort de l’approche binaire avec d’une part un homme créé ex abrupto le sixième jour à l’image de dieu et à sa ressemblance, et d’autre part une nature que dieu aurait mise à la disposition de l’homme, pour qu’il la domine. Pour le Bassa, dieu étant présent en toute chose, il se doit de respecter la nature. C’est pourquoi par exemple, on demande la permission aux arbres avant d’en extraire l’écorce.

HILOLOMBI : C’est le superlatif de Nlombi, qui veut dire Ancien. Hilolombi est donc l’ancêtre primordial, l’Ancien des anciens, l’Ancien sans âge, qui ne se définit pas dans le temps, qui est hors du temps, en un mot, l’Eternel, l’Alpha et l’Oméga. Il se fait parfois appeler BAYEMLIKOK pour exprimer le fait que rien n’est au dessus de lui. Pour les lecteurs familiers de la kabbale juive, Hilolombi peut renvoyer à l’Ancien des jours de Daniel 7:9 et d’Ézéchiel 43:2. Jean l’essénien dans son Apocalypse, nous présente l’Ancien des Jours sur un trône avec les 4 êtres autour duquel se prosternent sans arrêt les 24 vieillards en adoration. Le mystère d’Hilolombi est exprimé par le Sphinx tétramorphe de Gizeh. Vingt-quatre vieillards comme les 24 heures de la journée terrestre, résultant de la danse de notre Mère Terre sur elle-même, face à l’Astre de la lumière qui lui donne et nous donne par son intermédiaire Vie et Force. J’ai évidemment désigné ainsi le SOLEIL, Job, dont la marche apparente à travers les 24 portes du temple définit selon les anciens d’Egypte, la longueur ou durée totale du jour de 24 heures.

lenomdedieu-bassa5JOB : Notre DIEU, Notre SOLEIL. La Science matérialiste le désigne comme un Astre fait d’Hydrogène et d’Hélium, les deux premiers atomes de la structure de la matière dense. Bien plus que cela, il est le Père de toute la Vie manifestée dans notre monde visible et invisible. Nos ancêtres qui proclamaient « BA TUU PĒG LE JOB », pratiquaient bien, et en bonne connaissance de cause, les rites du Culte Solaire. Ils savaient déjà ce qu’a enseigné le Centre d’Etudes de la Fraternité Cosmique de Eugenio SIRAGUSA : Le Soleil est la source de l’Energie psychique et de l’Ame (PSUCHE). Le Christianisme a décidé de traduire DIEU par « JOB » chez les Catholiques, les protestants disant être plus dans la vérité en se singularisant, et en traduisant DIEU par « NYAMBE ». Mais pour nous, le Soleil est la source de lumière qui donne et qui régit la Vie et le cycle global de manifestation de notre système. Il est fondamentalement la focalisation de la puissance cosmique absolue. C’est pourquoi, à titre pédagogique, la plupart des rites publics du MBOG ne peuvent être opérés que lorsque l’ASTRE majeur est dans le Ciel. C’est d’ailleurs le cas du rite familial de l’attribution du nom au nouveau-né au neuvième jour (Mapam ma yaa)[3]. Nous insistons bien sur les rites publics, car les rites initiatiques du MBOG s’opèrent à l’abri du regard des profanes et se déroulent selon le cas, de nuit ou de jour.

NYAMBE : Contraction linguistique de NYE A BĒĒ, NYE A BA ou encore NJE A BĒĒ, NJE A BA « celui qui était », et « celui qui sera ». En somme, ce que dit le dieu des Juifs à Moïse à chapitre 3 verset 14 de l’Exode: « JE SERAI, JE SERAI»[4]. NJAMBA en est d’ailleurs le synonyme. La religion chrétienne importée l’a présenté comme le créateur de l’Univers. Pour nos ancêtres il est le Cosmos Éternel, dont la Sagesse, la puissance et la Beauté furent incarnés en l’Être civilisateur porteur de la Conscience Cosmique: le NZAMBI, NZAMBE, ZAMBA, l’Etre de Lumière le plus élevé, qui vint du Ciel comme disent toutes les légendes d’Afrique du Centre et du Sud, et qui fonda la civilisation de la race à la peau noire, et dont les traces demeurent dans les mots « Zambie » et « Zambèze ». La Tradition le présente comme l’auteur de la Fécondation première de la race, par qui l’homme premier devint une âme vivante et intelligente, et qui essaima ensuite sur le contient Afrique, puis en Europe, en Asie, en Inde et en Amérique du Sud.

Nous  devons comprendre comment s’opèrent les dérives insensibles qui nous entraînent vers le contraire de ce qui a suscité notre croyance. Le colon a été toujours prompt à dénoncer les aliénations des autres, sans jamais voir les siennes propres. Ça fait mal à l’arrière-train, dirait-on, si nous étions dans la rue. Il suffit de regarder dans le rétroviseur de sa religion. NON ! Nous ne sommes pas le centre de l’univers. NON ! Le soleil ne tourne pas autour de la Terre ! NON ! Nous ne sommes pas différents des animaux ! Et NON ! Nous n’échappons pas à la puissance des structures et à la chaîne sans fin des causes et des conséquences grâce à notre libre arbitre magique. Quand le Nsa proclame « HINI SI TO HII WA TEHE », i.e. nous nous retrouverons dans ce monde comme dans un autre, il inférait de manière intuitive l’existence d’autres mondes. Aujourd’hui ce n’est plus une simple spéculation métaphysique. Ce qui, hier encore, était contesté à l’Afrique au nom de la « superstition » fait école en complexité. Aurelien Barrau, spécialiste en physique subatomique, nous dit « pour la première fois je crois, c’est la rationalité qui semble conduire à l’existence de mondes invisibles.»[5] Du coup, l’interprétation des phénomènes dits paranormaux prend une tournure sociologique plus confortable, et nous devons tirer parti de tout l’intérêt qu’offre ce changement de l’entendement en science.

lenomdedieu-bassa1Alors je crois qu’on peut conclure avec Meinrad HEBGA en disant : « Pour ceux d’entre nous qui ont embrassé le christianisme ou l’islam, il devrait être clair que la renonciation « aux superstitions païennes », comme le disent les missionnaires, ne les oblige point à rejeter toutes nos conceptions anthropologiques, pour les remplacer par celles des nations arabes ou européennes. Ce troc ne s’impose pas davantage à eux au nom de la Raison, mais d’une raison bien située dans un contexte anthropologique et métaphysique bien déterminé. »[6] Eh bien, pour ceux d’entre nous qui sont friands de syncrétismes, il faut faire une inculturation des valeurs importées. C’est le seul moyen de sortir de l’aliénation qui se traduit par un psittacisme et une moutonnerie serviles.

Frank Loïc EKOMBOL, Paris le 1er Mai 2015.

[2] Dieudonné Iyodi, Mbombolê Tome I : Les Légendes, Editions Kiyikaat, Montréal, 2013, Page 78

[3] Eugène Wonyu, Les Bassa du Cameroun : Monographie historique d’après la tradition orale, Centre d’études linguistiques et historiques par tradition orale, Niamey, 1985, P.86

[4] J’ai traduit à peu près comme le font les traducteurs ordinaires, même si je suis en désaccord avec Saint Jérôme qui donne « ego sum qui sum » qui veut dire, « Je suis, celui qui suis », ou « Je suis, Je suis ». Ce n’est pas une fantaisie. L’hébreu du texte nous donne אהיה אׁשר אהיה (’Èhyèh ’Ashèr ’Èhyèh). Et ’Èhyèh est généralement employé pour exprimer le futur. Ce verset 14 est d’ailleurs le seul où certaines traductions utilisent le présent lorsqu’on rencontre ’Èhyèh dans la Bible hébraïque. Je n’ai pas envie de vous faire ici un cours de grammaire hébraïque, mais l’erreur de Saint Jérôme provient de la traduction déjà erronée de la Septante.

[5] Propos recueillis par Hélène Le Meur dans La Recherche : l’actualité des sciences, mensuel n°433 daté septembre 2009 à la page 50, [En Ligne] http://www.larecherche.fr/savoirs/dossier/4-aurelien-barrau-lois-physique-menent-aux-multivers-01-09-2009-81457 (Page consultée le 06 Avril 2015)

[6] Meinrad Hebga, La rationalité d’un discours africain sur les phénomènes paranormaux, Paris, L’Harmattan, 1998, Pages 6-7

8 réflexions sur « Le Nom de Dieu chez les Bassa »

  1. Votre référence a Léopold 2 fait tache: surtout quand on sait qu’il n’a jamais rédigé ce texte et qu’il avait été conçu et utilisé pour éveiller les consciences.

    A part cela, j’acquiesce.

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  2. Je suis époustouflé par autant de lucidité synthétique. Et je suis heureux de voir que nous sommes un nombre de plus en plus croissant qui comprend que nos très lointains ancêtres du passé avaient tout su, tout compris, et donc tout accompli. Merci cher ami pour cette réflexion éclairante.

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  3. Il faut dire très clairement que la Connaissance de nos très lointains ancêtres était tout autant spéculative que méditative et surtout opérative. Les Initiés accomplis connaissaient « comme eux-mêmes étaient connus », pour reprendre les propos de Paul (Saül) l’Apôtre des Chrétiens, qui affirmait sans aucune équivoque connaître un homme en Christ qui était allé jusqu’au 3ème ciel, sans préciser si c’était dans son corps ou hors de son corps.

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  4. Des gens peu avisées, y compris parmi les africains, disent que nos ancêtres n’ont jamais rencontré Dieu. Il n’y a rien de plus faux. « Ba Tuu Pég » est en tout lieu, il est donc nécessairement en tout homme. Et donc la rencontre entre l’homme et Lui est simplement question de lucidité et de conscience de la part de l’homme. Si vous éteignez votre poste téléviseur, vous ne devriez alors plus vous plaindre de ne pas suivre les programmes télés. Et comme nos ancêtres ont connu et compris le Vrai et Unique Dieu, ils ont su comment le vivre. Et comme ils l’ont vécu, ils n’ont pas cherché à lancer des croisades religieuses (une absurdité), car la conquête de Dieu, si tant est que cela puisse se dire, c’est la conquête de soi par soi-même. Le Messie à trouver est donc soi-même. Tout le reste n’est qu’enfumage et impérialisme égotique.

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  5. Je suis vraiment très heureux de vous lire Monsieur Iyodi parce que c’est votre livre qui m’a poussé à écrire cet article. Je l’ai tellement aimé que j’ai tenu à le partager et surtout montrer au monde à quelle point nos ancêtres avaient compris, et surtout accompli.

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  6. Superbe Article.

    Je suis Kémite ( de Douala ).
    Un ami Kémite ( Congolais ) revient de 3 semaines en Afrique du Sud et a été impressionné par le dynamisme des Bassas dans ce pays.

    Je cite Mr Dieudonné Iyodi « la conquête de Dieu, si tant est que cela puisse se dire, c’est la conquête de soi par soi-même. »

    A mon humble avis, les ennemies de l’Afrique Nègre ont compris il y a longtemps que pour exploiter l’Afrique Nègre et son peuple il fallait « tuer » le Dieu des Nègres. Çà a toujours été leur stratégie ! Les Bassas nous montrent et rappel aux âmes aliénées, que pour conquérir l’Afrique il faut « conquérir » le Dieu des Nègres.

    Merci Mr Frank Loïc EKOMBOL .
    Merci à tous.
    Les esprits s’éveillent vraiment. !

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  7. Bonjour, je voudrais m’associer à mes prédécesseurs pour saluer tout ce travail que vous faites.C’est très instructif pour moi. Je découvre et je suis impressionnée. Des amis et moi, avons voulu faire écho à cette audace intellectuelle en travaillant sur quelques pages wikipedia sur ces différentes appellations de Dieu chez les Bassa. Il y’a les règles de rédaction qui sont restrictives. Nos efforts sont insignifiants et le travail est encore imparfait. Toute suggestion est la bienvenue.

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  8. Cet article est très intéressant. Surtout pour moi qui cherche à en savoir beaucoup plus Sur mes origines. Par contre j’ai pas compris la différence entre hilolombi nyambe et job.

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